Quand certains médecins me dégoûtent de la médecine (et quand d’autres me donnent envie de m’accrocher malgré tout)

Quand certains médecins me dégoûtent de la médecine (et quand d’autres me donnent envie de m’accrocher malgré tout)

septembre 2, 2017 0 Par Maman Martien

La médecine et moi, c’est une histoire d’amour qui remonte à longtemps, très longtemps.

Un jour, quand j’avais huit ans, alors que j’arpentais, comme à mon habitude, les couloirs de la bibliothèque municipale, je suis tombée sur un livre traitant de l’histoire de la médecine. J’ignore encore à ce jour pourquoi ce livre attira autant mon attention, mais à partir de ce moment-là, je décidai que je devais tout connaître, tout savoir, tout comprendre, sur la médecine.

Les années qui suivirent, je dévorai avec avidité tout ce qui touchait de près ou de loin à la médecine.

Je découvris alors, avec un mélange de délectation et d’effroi, de trépidation et de passion, un tout nouveau monde : celui des rites funéraires de l’Egype antique et leur extraction de cerveau grâce à un crochet introduit par le nez, celui des théories de l’humeur de la Grèce antique, celui des désastres de la peste noire qui décima près d’un tiers de la population européenne, celui de la découverte de la pénicilline, du vaccin contre la rage ou encore de la radiographie.

Livres médecine
Deux des livres qui m’ont fait découvrir la médecine.

Tout cela me fascinait, et cette fascination, cette envie, ce désir ardent d’en savoir toujours plus sur la médecine, ne me quitta plus.

Devenir médecin, telle sera alors ma vocation.

Je n’en démordis jamais, de cette satanée vocation ; pas même quand mes profs du lycée étaient certains que j’échouerais, pas même quand mes amis de l’époque pensaient que je ne franchirais jamais la première étape de ce difficile parcours – ie, la PCEM1, première année de médecine, aujourd’hui appelée PACES.

J’ai finalement réussi ma PCEM1, certes en redoublant, certes de justesse, mais j’ai réussi.

Le reste de mes études se passa sans grande encombre, hormis les quasi inévitables remises en question quant à ma spécialité future.

Certes, il y eut des périodes de découragement, face à des partiels incohérents avec des sujets qui n’étaient pas au programme, et quelques médecins fort peu pédagogues.

Malgré cela, je tins le coup, encouragée par certains médecins, intelligents, humains et pédagogues, qui avaient à cœur de partager leurs connaissances, grâce à des infirmières et aide-soignantes qui reconnaissaient mon travail, que ce soit en tant qu’externe ou interne, et surtout, grâce aux patients, auprès desquels je me sentais utile.

Le début de mon internat ralentit un peu mon enthousiasme, sans toutefois l’arrêter.

Initialement, j’avais choisi comme spécialité la génétique médicale, car, intellectuellement et sur le papier, c’est cette discipline qui se rapprochait le plus de mes aspirations. Mais j’ai vite déchanté. En France, le monde de la génétique est petit, étriqué, un monde où tout le monde se connaît et sur lequel quelques médecins règnent en maîtres, tel un roi sur son royaume.

Bon, j’aurais pu faire avec – après tout, je ne croisais et croiserais ces médecins qu’occasionnellement. Non, le souci vint de quelqu’un de plus proche, que je devais et devrais côtoyer au quotidien pendant de nombreuses années : ma chef de service.

Je n’ai pas compté le nombre de fois où elle m’a fait pleurer, le nombre de fois où elle m’a envoyé des mails le dimanche ou à trois heures du matin pour me dire qu’il fallait que je corrige ceci ou cela dans mon article – alors que c’était elle-même qui venait de faire lesdites corrections. J’ai à peine sourciller – et quand je dis à peine c’est tout à fait le contraire – quand elle m’a dit que je ne travaillais pas assez alors que je venais de m’enquiller une semaine de 60 heures + le weekend à bosser sur mon article. J’ai fait mine de ne pas comprendre – sous-entendu : je n’ai jamais compris – quand elle m’a dit que je n’étais pas assez séductrice, qu’il fallait que je lui parle de ma vie privée, que je me devais de la tutoyer – mince, et moi qui pensais être professionnelle avec elle, moi qui voulais juste faire mon travail, alors qu’en fait, c’était tout le contraire qu’elle voulait !

J’ai finalement craqué, vers mon troisième mois de grossesse – peut-être que les hormones ont un peu joué là dedans ? – quand j’ai reçu un énième mail à propos de mon article – encore quelque chose qui n’allait pas alors que je venais de passer mon dimanche à corriger ce qu’elle m’avait demandé.

J’ai craqué, et je lui ai dit que je claquais la porte, que je faisais un droit au remord. J’avais beau adoré la génétique, la relation avec les patients, je ne me voyais pas continuer des années comme ça, avec une chef qui ne me respecterait jamais, ni pour moi ni pour mon travail, tout en bossant 60 heures par semaine et en ne voyant pas mon fils grandir.

Bref, je fis mon droit au remord, en médecine du travail – ce qui peut paraître, je vous l’accorde, diamétralement opposé à la génétique. Mais je pensais y trouver mon compte, avec une discipline demandant des connaissances variées et qui s’éloignait du chemin du traditionnel CHU – et bien sûr, je ne cracherais pas sur la meilleure qualité de vie.

Je ne pourrai pas vous dire si j’apprécie cette spécialité, étant donné que j’ai dû passer dans le service 15 jours en tout et pour tout avant d’être arrêtée – un peu court pour se faire un avis sur la question.

Et puis, donc, ces fameux soucis de santé se sont mis en travers de ma route. Et sur cette route, j’en ai croisé des médecins. Des franchement pas sympas, des pas forcément très compétents, des pas du tout humains. Et d’autres encore, des qui change de diagnostic sans donner de raison, des qui n’arrivent pas à reconnaître qu’ils ne savent pas, tout simplement, des qui ne veulent pas reconnaître leurs erreurs, des qui vous font fondre en larmes et qui s’en fichent. Des médecins prêts à falsifier des dossiers pour se couvrir, à mentir de façon éhontée, à vous tourner le dos sans autre forme de procès.

Et j’en ai aussi croisé d’autres, d’une toute autre espèce, bien plus rare celle là. Des médecins humains, à l’écoute, prêts à se remettre en question – même s’il faut parfois un peu de temps pour cela. Des médecins qui se mettent à la place des patients et qui ne comprennent pas que leurs collègues ne fassent pas de même, des médecins qui se sentent impuissants parce que ce ne sont pas eux les spécialistes, qu’ils ne peuvent rien vous proposer d’autres, pendant que lesdits spécialistes sont trop occupés à se renvoyer la balle pour vous aider.

Alors, au gré de ces rencontres, même si ma passion pour la médecine demeure intacte, mon envie de devenir médecin, elle, s’émousse. Un goût amer me reste dans la bouche. Si un jour je suis capable, physiquement et médicalement parlant, de reprendre le cours de mon internat, en aurais-je encore le courage ? Ou est-ce que, à force de mauvaises rencontres, mon envie, ma vocation, auront-elles disparu, dans l’indifférence la plus générale, tel un grain de sable noyé par la marrée montante ? J’aimerais dire que non, que personne ne serait capable de me dégoûter de l’exercice de la médecine – mais j’aurais trop peur de me tromper en affirmant cela.