De la psychiatrisation de la médecine : quand les médecins disent à leurs patients que tout est dans leur tête

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J’aurais aussi pu dire psychologisation, mais médicalement, il s’agit ici réellement d’une psychiatrisation, à mauvais escient et à tort et à travers, des patients par leurs médecins.

Quand la psychologie étudie, pour être réducteur, nos comportements ou nos processus mentaux, la psychiatrie, elle, s’intéresse à la maladie mentale. La psychologie fait partie des sciences humaines ; la psychiatrie est quant à elle une spécialité médicale.

Ce sont donc bien deux domaines bien différents, étudiés et traités par deux corps de métier différents, utiles tous les deux mais pour des problématiques souvent différentes – bien que, souvent, une pathologie psychiatrique se retrouve être diagnostiquée et, parfois, traitée par des médicaments, par un psychiatre, et à la fois prise en charge par un psychologue dans le cadre, par exemple, d’une psychothérapie.

Durant nos études de médecine, le domaine de la psychologie est à peine effleuré. Quand il l’est, c’est en majorité d’un point de vue psychanalytique par le biais, notamment, des théories, souvent dépassées, d’un certain Sigmund Freud. On ne se souvient en général pas en détails de ces cours, mais l’essence de la psychanalyse a infiltré notre inconscient, pour y rester bien ancré.

La psychiatrie, elle, est étudiée plus tard, durant l’externat. Là encore, on retrouve une ambiance psychanalytique avec des termes péjoratifs – hystérie de conversion, simulation… – dont on va s’imbiber encore un peu plus.

Assez rapidement durant mon externat et mes premiers stages, je me rends compte combien il est facile pour un soignant de coller une étiquette à un patient – ou plutôt devrais-je dire patiente, car dans la majorité des cas, il s’agit de femmes. Troubles anxio-dépressif, syndrome méditerranéen, patient(e) trop stressé(e)/trop angoissé(e)/trop impliqué(e), sont des termes courants, récurrents, que l’on entend et voit écrit dans les dossiers au quotidien, et qu’on finit par adopter.

Au début, je ne me posais pas plus de questions que cela, et comme mes collègues, j’utilisais aussi parfois ces termes. Je ne sais pas si c’est parce que je n’osais pas contre-dire les médecins qui nous formaient, moi qu’on avait appelé également par de multiples adjectifs – angoissée, stressée, susceptible… – ou si je n’avais pas vraiment conscience de l’impact de ces mots. Même si les patients ne les entendaient pas, comment cela ne pouvait-il pas jouer sur la façon dont nous leur parlions, nous comportions avec eux ?

Je pense que c’est quand je suis devenue interne, et donc plus impliquée avec les patients, que je me suis rendue compte du poids de ces termes. Au début, c’est parce que je me les suis pris en pleine face de la part de ma cheffe. Enfin, pour être exacte, ce n’était pas ces termes exacts mais des termes qui impliquaient que quelque chose n’allait pas avec moi, d’un point de vue psy (-chologique, -chiatrique, -chanalytique ? je n’ai jamais vraiment su). En tout cas, se faire dire, par une femme, que l’on n’est pas assez séductrice envers elle (mais pas dans ce sens-là, précisa-t-elle), me fit réaliser à quelle point les propos et l’attitude de ma cheffe était ancrée dans une vision psychanalytique de la femme, et que même si on est une femme, on peut être profondément misogyne.

Le stage suivant, en diabétologie, je rencontre un patient un peu particulier. Au début, je ne comprends pas bien quel est le problème : c’est un homme d’une quarantaine d’années, diabétique, en fauteuil roulant électrique. Rien de bien extraordinaire jusque là. Au bout d’un moment, à force d’entendre quelques phrases lancées par des soignants par-ci par-là, je comprends enfin pourquoi ce patient est en fauteuil roulant : il simule. Autrement dit, il fait semblant d’être paralysé des deux membres inférieurs, alors qu’il est tout à fait capable de marcher. Je n’en ai jamais su plus sur ce diagnostic, les soignants ayant tendance à se moquer « gentiment » de lui quand il l’avait vu debout dans sa chambre. Mais personne ne semblait s’attarder sur la prise en charge ou l’origine de cette simulation.

Pour le coup, ce patient souffrait bien d’une pathologie psychiatrique, comme cela peut arriver, au sens large du trouble psychiatrique, à un moment ou à un autre de sa vie (qui n’a jamais fait une dépression, un syndrome de stress post-traumatique, des troubles anxieux, ou y a été confronté par le biais d’un proche ?). Le souci de ce genre de diagnostic posé, comme je l’avais déjà observé auparavant, c’est que même une fois la pathologie traitée et guérie, l’étiquette de « patient psy » comme l’on peut dire entre médecins, reste et fait voir le patient et son dossier comme si on les regardait avec des lunettes à filtre bleu plutôt que des verres transparents. Autrement dit, au lieu de voir le patient pour ce qu’il est et d’écouter ses plaintes (au sens de symptômes), sans a priori, tout ce qui est vu, entendu, perçu, sera teinté par une pensée sous-jacente : le patient n’est probablement pas malade mais souffre à nouveau de troubles psychiatriques.

Pour revenir à mon patient de diabétologie, il était bien hospitalisé à cause d’un déséquilibre de son diabète, mais tout le monde (y compris moi au début) le voyait au travers du prisme de son trouble psychiatrique. Il était en plus loin d’être la personne la plus charmante du monde (pour ne pas dire odieux voire insultant parfois), ce qui ne l’aidait ni lui pour communiquer avec l’équipe soignante, ni l’équipe soignante pour essayer de comprendre ce qui n’allait pas.

Au bout de quelques semaines, lors d’une visite comme on en fait tous les jours, il me dit qu’il est gêné au niveau digestif par des diarrhées très importantes et pluri-quotidiennes et des douleurs abdominales. Il avait apparemment déjà évoqué le sujet avec d’autres soignants, mais qui n’avait pas cherché plus loin. Je lui pose quelques questions, et je me rends compte qu’en effet, il doit y avoir un problème quelque part qui pourrait expliquer ses symptômes (et qu’avant d’étiqueter ses symptômes comme étant « psy », il fallait déjà vérifier que rien d’autre ne pouvait en être la cause).

Il s’avéra, après quelques examens, que ses symptômes n’étaient absolument pas d’origine psychiatrique. Il avait une obstruction quasi totale de son artère mésentérique, qui irrigue l’intestin, ce qui expliquait tout à fait ses symptômes. Le pire c’est qu’il avait eu plusieurs scanners les mois précédents qui montraient déjà le problème. Sauf qu’un des radiologues n’avaient pas vu l’obstruction, l’autre l’avait bien vu et indiqué dans son scanner mais qu’apparemment, personne ne s’était donnée la peine de le lire.

Je suis partie de stage avant de savoir ce que ce patient était devenu. J’espère qu’il a pu être soigné, comme il le méritait, pris en compte comme une personne et pas juste comme un « patient psy ». Etrangement, j’ai un gros doute là dessus, vu ce que j’ai pu vivre depuis : on est encore très loin de regarder le patient dans sa globalité, qu’il ait des troubles psychiatriques ou non. On est encore très loin d’entendre un « je ne sais pas » de la part d’un médecin. Par contre, on est encore tout près d’entendre « c’est dans votre tête », « vous êtes trop stressé(e)/trop angoissé(e) ». Freud et ses confrères psychanalystes, d’hier et d’aujourd’hui, ont encore de beaux jours à murmure à l’oreille des médecins et soignants que cette patiente est hystérique, celle-là simule, celui-là fait du cinéma.

Chacun de nous est composé de multiples pièces, et le puzzle qu’elles forment est toujours complexe et à prendre dans sa globalité, sans en privilégier l’une plus que l’autre. Dans le cas contraire, si l’on regarde le patient en face de nous comme un « patient psy », qu’on le définit uniquement par ce biais, le chemin pour arriver à un diagnostic, psychiatrique ou non, n’est plus un long fleuve tranquille mais une rivière tumultueuse qui cherche à nous maintenir sous l’eau coûte que coûte jusqu’à ce que nos poumons brûlent du manque d’air. Il faut se battre, ramer, ne jamais se laisser emporter, s’acharner jusqu’à ce que quelqu’un nous écoute enfin – ou que ça soit eux qui gagnent et que l’on coule irrémédiablement au fond de l’eau, épuisé.

Nager en eau calme…
lego licorne rapides
… ou se perdre dans des rapides sans fin…
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