Oui, les violences obstétricales existent !

Violences obstétricales

Oui, les violences obstétricales existent !

N’en déplaise au Syngof, au CNGOF, à l’ordre des médecins ou à Odile Buisson, oui, hélas, les violences obstétricales existent !

Depuis plusieurs mois déjà, le sujet des violences obstétricales est de plus en plus évoqué. Récemment, suite aux déclarations de la secrétaire d’Etat à l’égalité femmes-hommes Marlène Schiappa devant la délégation aux Droits des femmes du Sénat, le sujet a pris beaucoup d’ampleur – mais le débat n’a rien de nouveau.

Qu’entend-on par « violences obstétricales » ?

Quand on me demande de définir ce que sont les violences obstétricales (ou VO), je renvoie vers la définition que donne Marie-Hélène Lahaye, juriste et féministe engagée dans la lutte contre les VO : une violence obstétricale est ainsi « tout comportement, acte, omission ou abstention commis par le personnel de santé, qui n’est pas justifié médicalementet/ou qui est effectué sans le consentement libre et éclairé de la femme enceinte ou de la parturiente » (vous pouvez trouver l’article détaillé de la définition des VO sur son blog).

La liste des VO peut donc être longue, très longue.

Le débat actuel repose plutôt sur les épisiotomies non consenties, mais ce n’est, hélas, que la partie émergée de l’iceberg.

Que reproche-t-on, et qui le reproche, à Marlène Shiappa ?

Deux aspects des déclarations de Marlène Schiappa lui sont reprochées :

D’abord, d’avoir énoncé des chiffres concernant l’épisiotomie qui seraient faux.

En effet, dans son discours, Marlène Schiappa déclare qu' »en France, on a un taux d’épisiotomies à 75%, alors que l’OMS préconise d’être autour de 20-25% ». 

L’erreur, si l’on puit dire, de Marlène Schiappa, a été de se baser sur des chiffres obtenus lors d’une enquête réalisée au sein de l’association qu’elle a fondée, Maman Travaille : sur près de 1000 femmes interrogées, 75% déclaraient avoir subi une épisiotomie.

Selon l’enquête nationale périnatale, le taux global d’épisiotomies, pour l’année 2010, était proche des 27 % (44 % pour un premier accouchement, 14 % pour les suivants).

En réalité, il est difficile d’affirmer que les chiffres donnés par Marlène Schiappa sont exagérés, car il est ici question de deux notions épidémiologiques différentes :

  • Marlène Schiappa, dans son étude, fait probablement référence à une prévalence, c’est-à-dire au nombre d’épisiotomies réalisées parmi les femmes interrogées tout au long de leur vie, et ce, au moment de l’étude ;
  • l’enquête nationale périnatale, elle, se base sur une incidence, c’est-à-dire le nombre d’épisiotomies réalisées sur une période donnée dans les maternités françaises.

Ces deux chiffres ne s’excluent donc pas l’un l’autre.

Et surtout, se concentrer sur cette guerre des chiffres, c’est oublier le débat de fond sur les épisiotomies non consenties, et plus généralement, sur les violences obstétricales.

Ensuite, il est reproché à Marlène Schiappa – et à toute personne osant s’attaquer au débat des VO ou à la maltraitance médicale en général -, de s’attaquer à une profession qui est déjà en souffrance et qui ne cherche qu’à aider les femmes.

Mais que dire de cette sacrée sainte profession qui n’arrive pas à se remettre en question ? Si les gynécologues-obstétriciens voulaient vraiment aider et soigner les femmes, pourquoi n’arrivent-ils donc pas à entendre leurs souffrances ?

Et puis, aussi, pourquoi se sentent-ils tant menacés si justement, ils n’ont rien à se reprocher ? Si ils ont la conscience tranquille, pourquoi n’acceptent-ils pas, comme le demande Marlène Schiappa, que soit réalisée une enquête sur les VO par le haut conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes ? Si les VO ne sont vraiment que le fait d’une minorité de gynécologues, pourquoi ne pas accepter cette enquête et ainsi clore le débat ?

Et qui est ce « qui » ?

Le président du CNGOF (le Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français), Israël Nisand, le Syngof(le Syndicat National des Gynécologues et Obstétriciens de France), Odile Buisson, une gynécologue qui était intervenue récemment sur France Inter au sujet des VO face à Marie-Hélène Lahaye, l’Ordre des Médecins, ont tour à tour violemment critiqué les déclarations de Marlène Schiappa, ne retenant du débat que cette « erreur » de chiffres, l’accusant de maltraiter une profession déjà en danger et d’augmenter la défiance des femmes envers les gynécologues.

Ainsi, le Syngof appelle à la démission de Marlène Schiappa, l’accusant au passage d’amateurisme et de salir la profession de gynécologue-obstétricien en les accusant de maltraitance envers les femmes – pourquoi se sentir viser si il n’y pas un semblant de vérité là dessous ?

L’ordre des médecins  regrette les propos de Marlène Schiappa sur les VO car ils « pourraient aggraver la défiance des femmes envers le corps médical dans son ensemble mais aussi décourager de possibles vocations pour des spécialités médicales aujourd’hui en souffrance en termes démographiques » – rien que ça.

Odile Buisson, qui s’était déjà illustrée par son attitude particulièrement irrespectueuse face à Marie-Hélène Lahaye sur France Inter il y a quelques semaines, affirme dans une interview à Atlantico que les VO sont des fantasmes, puis, dans un bel élan de paranoïa, ajoute que l’Etat falsifiera de toute façon les données du rapport demandé et accuse les sage-femmes de vouloir récupérer le marché de l’accouchement – parmi d’autres propos complètement surréalistes (propagande de l’Etat, projet de déremboursement de la péridurale, intoxication de Marlène Schiappa par des activistes féministes, négation de la souffrance des femmes, nécessité absolue de médicaliser la physiologie féminine et l’accouchement, j’en passe et des meilleurs).

Le Pr Israël Nisand, président du CNGOF, dans une lettre ouverte à Marlène Schiappa, défend bec et ongle les obstétriciens, niant toute violence obstétricale et accusant la secrétaire d’Etat de maltraiter l’ensemble de la profession – ce même professeur qui brille déjà pour son sexisme et selon lequel « au moment de l’accouchement, tout le sang est drainé vers l’utérus, au détriment du cerveau. La manière dont on vit et décrit a posteriori son accouchement peut ne pas correspondre complètement à la réalité ».

L’ordre des sage-femmes est la seule instance, à ce jour, à avoir défendu la demande de Marlène Schiappa et jugeant nécessaire la demande d’un rapport sur les violences obstétricales.

Et pourquoi est-ce que je vous parle de tout ça ?

Parce que je suis passée par là, et que je ne souhaiterais pas à ma pire ennemie de subir ce que j’ai subi, d’endurer ce que Papa Martien, mini-Martien et moi avons enduré.

Parce qu’on m’a fait des remarques et dit que je pourrais mieux faire car je n’arrivais pas à faire le dos rond pour la pose de la péridurale alors que je souffre d’une spondylarthrite ankylosante – un rhumatisme inflammatoire qui provoque notamment une raideur et des douleurs au niveau de la colonne vertébrale.

Parce que j’ai eu l’impression que mon utérus se déchirait au moment d’hypertonies utérines très douloureuses mais que personne ne m’a donné d’antalgiques car il y avait la péridurale et que c’était forcément suffisant.

Parce que j’ai fait des crises d’épilepsie partielles et généralisées pendant plus d’une heure et que la neurologue a dit que c’était psychologique et est partie aussi sec – heureusement que l’anesthésiste-réanimateur était là pour m’administrer le bon traitement.

Parce que l’interne de gynécologie de garde était injoignable alors que le coeur de mini-Martien ralentissait pendant plusieurs minutes et à plusieurs reprises – mais personne ne nous en a parlé alors que Papa Martien et moi le voyons bien sur le monitoring foetal.

Parce que la péridurale ne faisait plus effet mais que personne ne s’en souciait, et que j’ai eu l’impression qu’on m’écartelait de l’intérieur quand mini-Martien s’est engagé dans mon bassin.

Parce qu’on m’a fait pousser pendant plus d’une heure, que j’en avais des nausées, que j’étais à la limite de m’évanouir, que j’ai eu pendant plusieurs jours après des pétéchies sur le visage.

Parce qu’il y avait deux sage-femmes autour de moi en train de me crier dessus pendant que je poussais, qu’il fallait que je me fâche, que je pousse plus fort, pendant que la gynécologue posait la ventouse, qui lâchait, qu’elle reposait, qui lâchait, qu’elle reposait, qui lâchait, qu’elle reposait.

Parce que, à bout physiquement et psychologiquement, on a supplié pour que j’ai une césarienne et qu’on nous a ignoré – alors que mon dossier prouve qu’une césarienne aurait dû être réalisée, mais que l’équipe n’a pas saisir l’opportunité pas une fois, ni deux, mais trois fois.

Parce que la gynécologue m’a fait une épisiotomie sans me prévenir, sans mon consentement, à vif, malgré mes protestations – et que je lui ai demandé si elle coupait mais elle n’a jamais répondu.

Parce qu’on a fait sortir Papa Martien manu militari au moment où j’avais le plus besoin de lui, au moment où je n’avais pas besoin que des inconnues me crient dessus de pousser pendant qu’une autre me charcutait le vagin.

Parce que mini-Martien est né après 24 heures de travail en détresse respiratoire avec un Apgar à 4 et que ça a été minimisé.

Parce qu’on a recousu mon épisiotomie à vif.

Parce que l’interne de gynécologie nous a menti en disant que mini-Martien n’avait pas souffert pendant l’accouchement – alors que le monitoring foetal prouve que si.

Parce que personne n’a pris la peine de nous expliquer ce qui se passait, à aucun moment, alors qu’on savait bien que quelque chose n’allait pas.

Et pour tout le reste : l’infantilisation constante sur la prise de poids, l’absence de communication et de prise en compte de notre parole, l’absence de soutien, les plaies sur le scalp de mini-Martien à cause de la ventouse, le premier bain donné trop tôt et auquel on ne m’a pas proposé d’assister, l’ego des gynécologues refusant de reconnaitre leur manque de compétence sur la cholestase gravidique…

Parce que je suis interne, parce que je suis soignante, et que ces violences, tout comme le refus de certains médecins de se remettre en question, me révolte profondément.

Oui, être soignant est un métier difficile, oui, les conditions d’exercice sont difficiles, oui, certains soignants sont en souffrance ; mais non, ce n’est pas une excuse pour charcuter le sexe d’une femme sans explication, non, ce n’est pas une excuse pour la menacer, l’insulter, lui faire du chantage, lui crier dessus alors qu’elle est dans une position et une situation vulnérables, non, ce n’est pas parce que certains soignants souffrent que ce sont les patients, les femmes qui accouchent, qui doivent en pâtir – à moins que vous ne soyez le psychopathe du coin et que cela vous apporte une certaine jouissance.

Parce qu’il existe des recommandations de bonnes pratiques et des données scientifiques et qu’elles ne sont pas là pour faire jolies.

L’épisiotomie n’évite pas les déchirures périnéales graves, c’est le CNGOF qui le dit – elle en augmente même le risque quand elle est réalisée lors d’une extraction instrumentale.

L’épisiotomie n’a pas fait preuve de son efficacité en cas de souffrance foetale ou de manoeuvre instrumentale(utilisation de forceps, ventouse ou spatules), c’est le CNGOF qui le dit.

L’expression abdominale est une pratique dangereuse et proscrite, c’est la HAS qui le dit.

Tout patient doit être informé de façon claire, loyale et appropriée et son consentement doit toujours être recherché, c’est le code de déontologie médicale qui le dit (ici et ici).

Le médecin doit chercher à soulager les souffrances de son patient et ne doit pas pratiquer d’intervention mutilante injustifiée, c’est encore le code de déontologie médicale qui le dit (ici et ici).

Alors, certains diront que leurs mères ou leurs grand-mères ont vécu des choses bien pires et qu’elles ne s’en plaignent pas ; que les médecins savent ce qu’ils font ; que tout ça c’est pas grand chose ; et que de toute façon, bébé va bien donc tout va bien.

Et je répondrai à ces personnes que oui, nous avons le droit de dire que nous avons souffert et que personne ne nous enlèvera ce droit ; que oui, nous avons le droit de réclamer que ces soignants maltraitants, au minimum, se remettent en cause – même si, dans le meilleur des mondes, ils devraient être sanctionnés quand les fautes sont graves mais qu’en réalité, cela n’arrive quasiment jamais ; que oui, nous avons le droit d’être respectées, écoutées, entendues, accompagnées.

Non, « bébé va bien donc tout va bien » n’est plus une excuse acceptable pour ces femmes de garder le silence sur leurs souffrances, sur nos souffrances. 

Non, ce n’est pas sous le prétexte que nos parents ou grand-parents ont connu pire que nous devons subir la maltraitance de certains soignants, en particulier et surtout en ce qui concerne les violences obstétricales et gynécologiques.

Dans un monde idéal, j‘aimerais que toutes les femmes puissent choisir où elles accouchent – à la maison, en maison de naissance, à l’hôpital -, comment elles accouchent, et si elles ne peuvent pas avoir le choix car, comme moi, elles ont une grossesse à risque, qu’elles puissent accoucher de la façon la plus physiologique possible, sans médicaliser à outrance.

Dans un monde idéal, j’aimerais ne plus voir des femmes refuser un suivi gynécologique après avoir rencontré un soignant maltraitant, ou renoncer à avoir un autre enfant tant leur accouchement a été traumatisant.

Dans un monde idéal, j’aimerais que nous soyons respectées, toutes, sans disctinction d’âge, de religion, d’appartenance ethnique, d’orientation sexuelle, juste pour ce que nous sommes.

Pour plus d’informations :

Sur l’épisiotomie : ici

Des témoignages de VO : iciiciici, ici, ici

Interview de Clara de Bort, directrice de la Réserve sanitaire, agence Santé publique France : ici

Article de Marie-Hélène Lahaye  sur la déclaration de Marlène Schiappa  sur son blog (et tout son blog en général)

Article sur les VO : ici, ici, ici et ici

Article du Huffington Post prenant la défense de Marlène Schiappa : ici

Le site de l’association Césarine, qui informe sur la césarienne

Communiqué du CIANE sur les VO

Le site de la fondation des femmes, qui lutte contre les violences et pour l’égalité femmes hommes

L’association IRASF, qui lutte contre les violences gynécologiques et obstétricales : page Facebookcommuniqué de presse sur l’intervention de Marlène Schiappa

Les blogs de Martin Winkler : ici avec beaucoup d’informations notamment sur la contraception et ici sur l’éthique des soins.


Facebooktwitterpinterestrssinstagram